Il faut faire évoluer les mentalités sur le CDI et construire une véritable flexisécurité

Dans une tribune au « Monde », l’entrepreneur Quentin Guilluy explique que la loi offre aux entreprises la souplesse nécessaire pour utiliser la mobilité ­locale et la flexibilité des compétences de leurs salariés.

TRIBUNE. Certaines études prospectives laissent à penser que nous serons bientôt tous des ­travailleurs indépendants. Mais l’ubérisation massive du travail est-elle adaptée à tous les types d’emploi et d’entreprise ? Notre modèle ­social peut-il tendre vers un tel bouleversement ?

Les travailleurs indépendants jouissent certes d’une grande liberté, mais doivent en contrepartie être à même de s’autogérer. De fait, ce type de statut ne convient pas à tous les métiers. Ceux qui œuvrent en solo font face à une plus grande insécurité du travail, à plus de précarité et à une protection sociale loin d’être optimale. Beaucoup de free-lances sont rémunérés à la mission, et ce quel que soit le temps qu’ils y consacrent. A l’heure du droit à la déconnexion, je doute que chacun souhaite subir la pression permanente de ses clients.

Beaucoup d’entreprises collaborent avec des indépendants pour s’agréger une compétence dont elles ne disposent pas en interne ou pour un projet ponctuel. Il n’est pas rare que certaines soient même l’unique client de free-lances, ce qui est par nature risqué pour le travailleur en solo. Mais pour l’entreprise également ! Qu’advient-il si le free-lance trouve un travail plus rémunérateur et décide soudainement de mettre fin à sa collaboration ? Quid du budget formation investi ? Combien faudrait-il payer les compétences rares d’indépendants fixant leur prix selon la singularité de leur savoir-faire ? Le risque est tel qu’il fragiliserait toute entreprise.

Celles qui travaillent sur des projets à long terme ont besoin de visibilité sur leurs ressources pour accompagner leur développement. Elles mettent en place des politiques de bien-être pour retenir les talents, et offrent d’importants bonus. Car ce sont les hommes qui font le succès d’une entreprise !

De plus, quoi qu’on en dise, le CDI reste le Graal ! Nombre de jeunes diplômés choisissent l’administration ou les grands groupes, garants de la sécurité de leur emploi.

Face à l’ubérisation massive, il est possible et bénéfique de flexibiliser le CDI, mais sans abandonner les acquis sociaux. Notre modèle social est bâti autour du CDI et perdurera. Le CDI doit évoluer pour répondre aux contraintes du marché, sans pour autant précariser les salariés.

Des outils existent pour cela. Le compte personnel de formation (CPF) permet au salarié de développer de nouvelles compétences, de devenir plus agile et donc d’évoluer. Une personne employée au rayon d’un supermarché peut être formée à la caisse pour conserver son temps plein. Un commercial peut développer des compétences marketing et travailler sur ces deux postes.

MOBILITÉ LOCALE

La loi pour le développement de l’alternance et la sécurisation des parcours professionnels du 28 juillet 2011, dite « loi Cherpion », permet de détacher un collaborateur en sureffectif et volontaire au sein d’une autre entreprise ou d’un autre établissement du même groupe.
Certes, le détachement à moyen ou à long terme est difficile à vivre pour un salarié. Mais il devient un véritable levier lorsque le détachement ne dire qu’un ou deux jours, dans la zone géographique limités. Les collaborateurs sous-employés gagnent en satisfaction, en sécurité, voire en compétences, et peuvent ainsi compter sur un temps plein. L’entreprise gagne en efficacité, évite d’avoir recours à de nouveaux collaborateurs intérimaires ou CDD, et de les former, capitalise sur la satisfaction du salarié. N’oublions pas qu’un collaborateur en poste jouit d’un atout inestimable : sa connaissance de l’entreprise.

Le monde du travail évolue vite, mais la réponse ne réside pas dans l’ubérisation massive. La mobilité locale et la flexibilité des compétences et des salariés sont la clé. Nous devons faire évoluer les mentalités et repenser le CDI sous cet angles. Ce changement de paradigme est une nécessité pour éviter de précariser les prochaines générations. C’est l’opportunité de construire une véritable flexisécurité.

Quentin Guilluy, directeur général et co-fondateur de OuiTeam

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